Cerapachys cf. sulcinodis

claviger
(@claviger)
Admin

Une armure de jais, sculptée en guerrière,

À la vive lueur, aux cornes épaisses.

Véloce et puissante, jamais elle ne cesse

D’accomplir son labeur, sans regard en arrière.

 

Elle n’est pas seule, puisque juste derrière,

Une armée belliqueuse, atroce et vengeresse,

Attend là son heure pour te semer, Détresse !

Déjà les ennemis préparent leur bière.

 

Érinyes d’ébène, de leur Érèbe coulant,

Tuant, volant, fuyant ! Dévastateur torrent,

Flot exempt de pitié, sentiment bien trop vain.

 

La légion part déjà, butin entre les dents,

Enfants de ses rivaux, eux pour nourrir les siens.

Ô armée obscure, qui verse tant de sang !

 

Cerae2

 

Cerapachys cf. sulcinodis

 

Bonjour, bonjour, bonjour !

Après une courte évasion, figurez-vous que je suis revenue de moi-même dans le nid insalubre, où se développent sur les détritus d’infâmes moisissures, et où l’huile de paraffine dégouline des parois en entraînant quelques acariens, qu’est la communauté d’éleveurs myrmécophiles…

… Bon, je présume que je n’ai plus qu’à actualiser mes modestes blogs ; et, tant qu’à faire, en voici un nouveau sur une colonie que j’apprécie tout particulièrement. Si vous le voulez bien, commençons par une concise présentation de la bête.

 

Si je vous parle de Dorylinae, les premières fourmis à vous venir en tête seront probablement les redoutables et charismatiques « légionnaires » ; Dorylus, Eciton, Aenictus, Labidus et d’autres encore, aux colonies sans nid fixe, à la démographie gargantuesque, semant la désolation sur leur passage… Même si la totalité de ses représentants n’ont pas adopté un mode de vie aussi extrême. Eh oui ; depuis la révision de la sous-famille par Brady, Ward, Fisher & Schultz (ici), nos chères Cerapachys font partie de cette terrible sous-famille.

Alors que c’était auparavant un groupe très diversifié, depuis 2016 avec sa division en plusieurs genres, les Cerapachys au sens strict ne comportent désormais plus que cinq espèces décrites ; mais il faut bien dire que cette faible diversité apparente cache en réalité un capharnaüm sans nom, avec pléthore d’espèces encore en attente d’être nommées, et de manière générale la nécessité d’une révision en profondeur. C’est pourquoi je me contenterai ici de qualifier mes protégées de Cerapachys cf. sulcinodis, ne pouvant m’assurer avec certitude de leur identité.

Passons maintenant aux spécificités de ces guerrières aux épaisses antennes.

Photographie provenant d’Antweb.org :

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Le genre Cerapachys se rencontre en Asie du Sud-Est, et remonte jusqu’en Chine (voir la répartition sur Antmaps.org). Ces fourmis singulières partagent avec d’autres Dorylinae un régime alimentaire pour le moins particulier ; elles sont en effet spécialisées dans la prédation du couvain d’autres fourmis. Pour récupérer le précieux aliment, elles effectuent de violents raids dans les colonies voisines ; résistant aux attaques grâce à leur exosquelette des plus rigides, abattant leurs ennemis et paralysant les larves capturées à l’aide de leur redoutable piqûre, et diffusant des allomones de propagande semant la panique parmi les troupes adverses, ces guerrières sont entièrement spécialisées dans ces attaques et ne laissent pas la moindre chance à leurs opposantes, que ce soient les Pheidole les plus hargneuses ou les Diacamma les plus féroces.

La démographie coloniale est modérée, de l’ordre de deux milliers de têtes à maturité, et normalement plusieurs reines. Du moins chez les colonies chinoises de celle que l’on connaît comme Cerapachys sulcinodis (le critère n’est pas constant parmi toutes les représentantes du genre), ces reines sont ergatoïdes, et émergent donc sans aile ; il n’y a évidemment pas d’essaimage, et les nouvelles colonies se forment par bouturage.

À noter que les Cerapachys connaissent un repos ovarien pendant la saison sèche (ou l’hiver au nord de leur aire de répartition, je présume) ; très peu de raids sont alors organisés, et le couvain absent (voir cette étude).

Une autre caractéristique du genre, récurrente chez les Dorylinae, et de manière générale chez un grand nombre de fourmis au mode de vie plus ou moins « légionnaire » : le développement du couvain est synchronisé et rythme l’activité coloniale.

En effet, chez une colonie en bonne santé, les œufs d’une même génération sont pondus simultanément, lors de la nymphose de la vague de couvain précédente. Pendant cette phase « sédentaire », les ouvrières fourragent logiquement peu, puisqu’il n’y a qu’elles-mêmes à nourrir. Puis, soudain… Les nouvelles ouvrières émergent, en même temps que les œufs éclosent ; la phase « nomade » commence alors. Durant cette phase, des raids sont organisés quotidiennement, afin de rassasier l’appétit des gourmandes larves, qui se développent rapidement ; le fourragement est intensif, et les déménagements peuvent être fréquents. Puis, les larves parvenues au terme de leur développement se nymphosent, ce qui déclenche la ponte des ergatogynes et conduit à une nouvelle phase sédentaire. Et ainsi de suite…

 

Alors, comment donc peut-on élever ces monstres ?

Dans l’idéal, on leur procurera une installation chaude, humide et tapissée de substrat, à la manière de ce que l’on fait pour les Ponérines tropicales et subtropicales. Chose logique compte tenu de leurs mœurs relativement nomades, les Cerapachys se contentent d’à peu près n’importe quel site de nidification préétabli, même s’il peut être préférable de leur en laisser plusieurs à disposition.

Vous l’aurez compris, il faut tenter de reproduire au mieux leur régime alimentaire naturel, et elles seront donc principalement nourries avec du couvain d’autres fourmis. Outre des prélèvements in natura qui doivent se faire très parcimonieux et raisonnés, la meilleure solution sera évidemment de disposer de quelques colonies populeuses d’espèces à la croissance rapide où piocher régulièrement afin de satisfaire l’incroyable appétit de nos chères guerrières aux épaisses antennes. Les autres insectes ne sont généralement acceptés que lorsque la colonie n’a d’autre choix pour se nourrir, et je ne pense pas que l’on puisse observer un développement correct et des comportements aussi spectaculaires sans jamais leur fournir le précieux aliment. À titre anecdotique, les ouvrières fourrageuses se plaisent à s’attarder sur les substances sucrées, mais elles ne sont jamais ramenées au nid bien qu’il puisse parfois y avoir de petits recrutement dessus.

 

Bref ! Après cette petite présentation, passons aux quelques individus qui ont le malheur de se trouver dans mon élevage… Je m’en excuse dès maintenant, mes photographies d’elles ne sont pas nombreuses, et leur qualité est bien piètre.

 

06/05/2021

Un colis est arrivé ; ce sont des mains tremblantes qui l’ouvrent… Et des yeux envoûtés qui découvrent les merveilles s’agitant dans le tube en son centre.

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La fondation comportait bien plus d’ouvrières qu’attendu ; presque une trentaine, là où il devait y en avoir une quinzaine. Une ergatogyne trônait parmi elles, même s’il n’y avait pas de couvain.

Tout ce petit monde fut donc déplacé vers leur affreuse installation, à ce moment un tube placé dans un simulacre de terrarium, c’est-à-dire un Braplast tapissé de litière forestière.

Mais… Dès lors, quelque chose clochait : l’ergatogyne, non contente de ressembler à une ouvrière, montrait également un comportement absolument identique à celui des vulgaires ergates. Elle était ainsi assez active, et participait même au fourragement. Dès lors, il est apparu comme douteux qu’elle soit fécondée.

 

10/05/2021

Ce qui devait arriver, arriva : l’unique perte à attribuer au stress du transport n’était autre que celle de l’ergatogyne, retrouvée agonisante dans l’aire de chasse.

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Il me faut bien remercier le vendeur, AntsHQ, qui s’est montré très compréhensif et a généreusement pris connaissance du problème avant de renvoyer dès le lendemain une nouvelle fondation ; alors même que ses conditions de garantie ne couvraient pas ce décès survenu plus de 24 heures après la réception. Je le remercie encore, puisque sans cette générosité, l’aventure se serait probablement arrêtée ici.

 

12/05/2021

La nouvelle colonie est donc réceptionnée… Et l’émerveillement de la voir n’est pas bien moindre que pour la première. Celle-ci comptait bien une quinzaine d’ouvrières environ.

Cerae2

Elle fut rapidement installée dans un décor similaire à celui de la précédente. Bientôt quelques larves de Lasius furent à leur disposition, et nos protagonistes à épaisses antennes n’ont pas tardé à les paralyser avant de les ramener au tube.

Puis, quelques jours plus tard, une grappe d’œufs monumentale est spontanément apparue à proximité de ces larves paralysées. Elle comportait environ quarante unités, ce qui est assez impressionnant par rapport au volume du gastre de la reine qui a dû les pondre en une seule salve, et pas moins étonnant compte tenu de la démographie coloniale bien plus faible. S’occupant de cette grappe et grignotant une larve de Lasius de temps à autre, les ouvrières ne fourrageaient presque plus ; il n’y avait plus grand-chose à faire durant cette phase sédentaire, à part attendre… Attendre…

 

30/05/2021 (à partir de ce jour, les dates des événements sont approximatives, car je n’avais honteusement pas pris le soin de les noter…)

La phase nomade a commencé.

Je l’ai su avant même d’apercevoir les larves néonates ; le comportement des ouvrières avait radicalement changé, leur activité ayant décuplé. Le stock de couvain de Lasius a alors fondu à vue d’œil, tant les petites larves de Cerapachys avaient déjà grand appétit.

Pendant cette phase nomade, qui a duré un peu plus d’une semaine, il m’a fallu donner à plusieurs reprises du couvain en pâture à la fondation. J’ai alors pu observer avec émerveillement des ébauches de ces fameux raids pour lesquels les Cerapachys sont connues…

D’abord, une fourrageuse aperçoit le tas de couvain ; elle s’y intéresse, mais ne s’agite pas pour autant. Elle retourne alors calmement dans le tube… Et là, c’est le branle-bas de combat. Il ne faut pas plus de quelques secondes pour qu’une colonne d’ouvrières se forme, en se précipitant vers la précieuse nourriture. Les larves sont les premières à être paralysées, puis ramenées ; c’est ensuite le tour des nymphes, qui, si elles sont enfermées dans un cocon, en sont parfois directement extraites sur place.

Il n’y avait qu’une quinzaine d’ouvrières, donc, mais cela n’empêchait pas l’activité d’être phénoménale. Pendant un des raids, la totalité de la fondation fut recrutée, et l’ergatogyne attendait, seule sur le tas de larves, que les ouvrières reviennent avec leur butin.

À noter que les sveltes larves de Cerapachys sont très mobiles, et se nourrissent toujours seules dans le « grenier » de couvain alimentaire.

Cerala

Puis, à la fin de la phase nomade, les larves matures ont logiquement entamé leur prénymphose, s’immobilisant et devenant blanchâtres.

 

09/06/2021

Ce fut une drôle de surprise, en ce jour, que de retrouver la totalité de la fondation dans l’aire de chasse. Elles avaient aménagé un petit cratère dans la litière, où reposaient désormais les prénymphes et le grenier de couvain alimentaire, gardés par quelques ouvrières ; d’autres semblaient activement chercher un site de nidification plus convenable.

Qu’a-t-il donc pu leur arriver ? Un rapide examen de leur tube, que je n’avais pas changé depuis leur réception, révèle une petite fuite de la réserve d’eau. La débrouillardise de ces Cerapachys et leur rapidité à s’organiser devant l’aléa est notable, tout de même.

Je leur propose un nouveau tube ; elles refusent de s’y installer. J’ai beau tenter d’y conduire des ouvrières, elles en sortent immédiatement. Qu’importe ! Je pose un couvercle de boîte de pétri sur leur bivouac. Une fois ce toit posé, elles semblent se rasséréner, et commencent déjà à l’aménager.

C’est donc de cette chaotique façon qu’a commencé cette nouvelle phase sédentaire…

 

16/06/2021

Les premières nymphes sont apparues. À noter qu’il ne leur faut que quelques heures après la mue pour prendre une subtile teinte jaunâtre.

Alors que l’ergatogyne aurait dû pondre à ce moment, il n’y a pas eu le moindre nouvel œuf durant toute cette phase sédentaire. Peut-être est-ce dû au petit stress subi à la fin de la phase nomade…

 

30/06/2021

Les émergences des nouvelles ouvrières ont eu lieu, comme convenu de façon presque parfaitement synchronisée ; et c’est ainsi que la démographie coloniale a bondi de 15 à 45 ouvrières en l’espace de 72 heures. La chromatogenèse semble presque inexistante, les ouvrières portant leur somptueux noir brillant dès l’émergence.

Hormis le grenier alimentaire, la colonie ne contenait donc plus de couvain…

 

Et, à l’heure où j’écris ces lignes, 26/08/2021, c’est toujours le cas.

Elles viennent cependant de déménager sous une simple plaque de plâtre posée sur le substrat humide de leur aire de chasse ; l’intérieur de la colonie est donc à l’abri de mes regards, et je ne pourrais donc pas savoir si de nouveaux œufs sont pondus dans leur obscure demeure. Qu’importe ; si cela venait à être le cas, j’en serait alertée deux semaines plus tard avec le début d’une phase nomade. Il n’empêche que je m’inquiète pour elles… À suivre.

Enfin, merci d’avoir lu ma prose maladroite, et, je l’espère, à plus tard pour d’autres nouvelles de cette petite colonie !

 

Le Q/R : [Q/R] Cerapachys cf. sulcinodis – [Question/Réponse] – Blog des Membres (antariums.com)

This topic was modified Il y a 4 semaines by claviger
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Topic starter Posté : 26/08/2021 6:10
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